Guillaume Castevert

"Soyez le changement que vous souhaitez voir en ce monde." - Mahatma Gandhi

10 notes &

Crise systémique : vers la fin d’un monde…

La crise que nous vivons depuis 1973, date du premier choc pétrolier, prend depuis vendredi 5 août un tour nouveau, avec la fin d’un tabou. On peut penser ce qu’on veut des agences de notation (et j’en pense beaucoup de mal…), Standard & Poors vient enfin de prendre acte d’une réalité jusqu’ici niée par l’ensemble des gouvernants, agences de notation, financiers, traders, investisseurs institutionnels, économistes et autres soit-disant experts de tous poils, à savoir que les Etats-Unis d’Amérique seront incapables de rembourser la totalité de leur colossale dette.

C’est le sens de la décision annoncée, à savoir dégradation de la note des USA, qui passe de AAA à AA+ (selon le système de notation baroque en vigueur…), avec perspective négative, à savoir que la prochaine fois qu’ils modifieront cette note, ce sera probablement pour l’abaisser à nouveau.

Le masque des Etats-Unis est tombé, eux qui appliquaient à merveille le précepte de Plaute :

“Je suis riche, tant que je ne repaie pas mes créanciers…”

Dans la continuité d’un des krachs boursiers les plus sévères de l’histoire (Paris est en baisse sur 10 séances consécutives, du jamais vu depuis la création de l’indice CAC40 en 1987), cette nouvelle devrait alimenter dès demain lundi 8 août, à l’ouverture des bourses asiatiques, un vent de panique ahurissant et la presse nous gratifiera très certainement de magnifiques images de traders paniqués, cheveux ébouriffés et yeux vitreux, paralysés au milieu d’une salle de cotation dans leur blouse grise que n’aurait pas renié un instituteur du XIXè siècle. La bande-annonce nous est déjà proposée aujourd’hui avec la bourse de Tel Aviv en chute de 6%, les courtiers portant là-bas une tenue d’un jaune particulièrement seyant. Un petit air de déjà-vu… 

De plus, cette nouvelle crise financière met particulièrement en relief l’impuissance de nos gouvernantscomplètement dépassés par les événements.

L’Amérique est une bulle spéculative qui vient d’exploser. De nombreux pays de la zone euro sont dans le collimateur des “marchés”, les fameux “zinzins” (les investisseurs institutionnels) qui n’ont jamais autant mérité leur surnom…

On aurait tort d’en rire. Si comme moi vous n’êtes pas un de ces fameux “petits porteurs”, espèce en disparition qui a connu en France son apogée à l’occasion des privatisations de la fin du XXè siècle, vous pouvez hausser les épaules et vous dire que c’est bien fait pour tous ces financiers qui jouent en bourse comme au loto.

Cependant, on l’a vu avec la crise des subprimes, les soubresauts de ce monde virtuel ont tôt fait de secouer le monde réel et ce coup-ci, les conséquences de la crise seront autrement plus graves que celles que l’on a connues depuis 2008.

Dès à présent, avec un nombre de chômeurs, un déficit de la balance commerciale et une dette publique à leurs plus hauts niveaux historiques, on peut dire qu’on a connu la France en meilleure forme…

Mais quelle est donc la cause de ces crises à répétitions, dont on a bien l’impression qu’il s’agit des répliques d’un séisme à l’envers, en commençant par les plus bénignes pour aller vers des secousses de plus en plus fortes ?…

Pour bien comprendre de quoi on parle, il faut revenir près de 40 ans en arrière.

J’avais 1 an, en 1972, lorsque le Club de Rome publia un rapport commandé à une équipe du Massachussets Institute of Technology. Ce rapport, intitulé “The limits to growth”, fut traduit en français sous le titre interrogatif “Halte à la croissance ?”, alors que son titre original signifie plutôt “Les limites de la croissance”.

Que disait ce rapport ? Une synthèse très rapide, mais largement suffisante est disponible sur sa fiche Wikipedia. Une analyse très détaillée a été faite par Jean-Marc Jancovici.

En gros, la croissance démographique ne cesse d’augmenter. La croissance économique est encore plus rapide que cette dernière. Cette croissance est très inéquitablement répartie dans le monde. Les ressources alimentaires, énergétiques et de matières premières ne seront pas suffisantes pour alimenter cette croissance et souffriront d’une pénurie (et donc d’une augmentation de leur prix) quelque part durant le XXIè siècle.

“Il faut être fou ou économiste pour croire à une croissance infinie dans un monde fini.”

Par ailleurs, cette croissance est à l’origine d’une très forte pollution, qui évolue elle aussi de façon exponentielle. Or la planète ne peut absorber qu’une quantité limitée de pollution.

A partir de là, les auteurs élaborent plusieurs scénarios :

  • pénurie de matières premières,

et/ou

  • hausse insupportable de la pollution

Chacun de ces scénarios provoquerait la fin de la croissance quelque part au cours du XXIè siècle, le progrès technique ne faisant que différer l’effondrement inéluctable de l’écosystème mondial, incapable de supporter cette croissance exponentielle.

Tous les scénarios présentés par les auteurs ne mènent pas à un effondrement. Mais ils constatent que les seuls scénarios sans effondrement sont ceux qui abandonnent la recherche d’une croissance exponentielle sans limite de la production.

Lors de sa publication, ce rapport eut un impact très important. 1 an après, le premier choc pétrolier survenait et lui donnait un écho encore plus grand…

Puis, la grande vague de libéralisme initiée par les années Reagan et Thatcher, le contre-choc pétrolier vers 1985, lorsque le pétrole est redescendu en dessous de 10$ le baril, ont servi aux détracteurs de ce rapport pour faire croire au monde entier qu’il ne contenait que des foutaises…

Cependant, 39 ans après, on est surpris de la justesse de l’analyse, avec le recul de tous les événements qui se sont produits depuis, en particulier la découverte du changement climatique d’origine anthropique.

Toutes les crises qui secouent nos sociétés, sans exception, peuvent être lues comme étant la déclinaison à un domaine particulier de la crise du système entier, la crise systémique :

  • crise climatique,
  • crise écologique,
  • crise énergétique,
  • crise démocratique,
  • crise économique,
  • crise financière,
  • crise boursière,
  • crise alimentaire,
  • crise sanitaire,
  • crise sociale,
  • crise sociétale,

sont toutes la conséquence de l’emballement exponentiel d’un système fou, alimenté par une énergie abondante et bon marchédrogue dure à laquelle nous sommes complètement accros. Les crises que nous vivons sont les crises de manque d’un monde drogué

Comment en sommes-nous arrivés là ? L’énergie formidable libérée par la combustion des combustibles fossiles (pétrole, gaz, charbon) a fait de nous des surhommes, mobilisant à notre service en permanence des centaines d’esclaves énergétiques, qui accomplissent pour nous toutes les tâches nécessaires à notre mode de vie glouton.

Tout ceci est extraordinairement bien et simplement expliqué par Jean-Marc Jancovici & Alain Grandjean dans leur livre “Le plein s’il vous plait”, dont je ne conseillerais jamais assez la lecture. Si vous deviez lire un seul livre dans votre existence pour comprendre le monde dans lequel vous vivez, ce serait celui-là…

Ce livre m’a fait “tomber de l’armoire” lorsque je l’ai lu en 2006 et m’a fait complètement changer d’angle de lecture sur les phénomènes qui secouaient la société. Le pic de production du pétrole conventionnel a justement été atteint en 2006 (annonce faite fin 2010 par l’Agence Internationale de l’Energie) et c’est l’augmentation des prix de l’essence aux USA qui a lourdement pesé sur le budget des ménages modestes, les empêchant de rembourser les fameux prêts “subprime” à taux variables (qui avaient augmenté pour juguler l’inflation créée en partie par l’augmentation du pétrole…).

Jean-Marc Jancovici & Alain Grandjean ont continué leur entreprise de vulgarisation en 2009 avec la publication de “C’est maintenant !”, qui s’applique plus particulièrement à décrypter la façon dont l’économie fonctionne (mal), car elle ne prend pas en compte les flux physiques et utilise comme indicateur quasi unique un PIB complètement dépassé, puisqu’il ne prend en compte que les flux et pas la diminution des stocks… Ils utilisent en particulier l’histoire de l’Ile de Pâques, dont on connait le destin tragique et transposent la façon de compter, de l’économie mondiale à l’écosystème de l’île. De façon très simple et didactique, on comprend aisément que nous marchons sur la tête…

Et maintenant ?

La crise actuelle ne surprendra que ceux qui n’ont pas cherché jusqu’à présent à voir au delà de la surface des choses. Emmanuel Todd prédisait dès 2003 la chute de l’empire américain, dans son livre “Après l’Empire” (essai sur la décomposition du système américain), tout comme il avait prévu dès 1976 la chute de l’empire soviétique… La lecture de cet essai est passionnante et la justesse de son analyse prodigieuse…

De plus, depuis au moins un an, on lit sur Internet des articles qui expliquent que la prochaine grosse crise sera celle de la dette des Etats… Nous y sommes.

Paradoxalement, alors que les Etats-Unis viennent de se débarrasser d’Oussama Ben Laden, celui-ci prend une revanche posthume, car ce sont bien les attentats du 11 septembre 2001, entrainant la folie mégalomane de George Bush, qui ont précipité la ruine de l’Amérique. Le coût cumulé pour les US des guerres d’Irak et d’Afghanistan dépasse celui que leur a coûté la IIème Guerre Mondiale

Aujourd’hui, Apple et plus d’une trentaine de sociétés dans le monde (majoritairement des banques…), ont plus de trésorerie que les Etats-Unis… Ces derniers vont donc s’effondrer tel un château de cartes, comme on a vu lors de la crise de 2008, mais en un peu plus violent, nous entrainant dans leur sillage…

Il est évident qu’il faut refonder intégralement ce système, vicié par un défaut de conception tellement gros que personne ne le voit…

L’occasion s’est présentée en 2008, mais à part quelques mesures cosmétiques, rien n’a été fait. Au contraire, les Etats ont nationalisé les dettes alors que les profits ont continué à être privatisés par les banques (souvenez-vous des fameux bonus records de l’an dernier…). C’est le sauvetage des banques en 2008 qui entraine mécaniquement la faillite des Etats aujourd’hui, avec les “zinzins” blâmant les Etats pour mauvaise gestion… Il faut avoir un sacré culot pour oser prétendre cela, alors qu’aucun des coupables de l’évaporation de centaines de milliards en 2008 n’a été jugé, encore moins condamné… Plus c’est gros, plus ça passe…

Que pouvons-nous faire ?

Contrairement à la croyance populaire, chacun d’entre nous a beaucoup plus de pouvoir qu’il ne croit. En particulier, dans un système basé sur la sur-consommation, nous avons tous le pouvoir de non-consommer ou de consommer différemment

  • Nous pouvons changer de mode de vie, pour vivre mieux, être résilient à la crise et nous désintoxiquer des énergies fossiles. Nous pouvons isoler notre logement, faire du vélo, utiliser les transports en commun, vendre notre voiture pour pratiquer l’autopartage et le covoiturage, faire nos courses localement, au marché plutôt qu’au supermarché… Utilisez Ekopedia pour trouver les solutions alternatives qui vous conviennent et proposer les vôtres. Rejoignez les Colibris
  • Nous pouvons nous renseigner pour comprendre et quitter le déni de réalité. Internet est une ressource formidable pour cela, des milliers d’articles sont disponibles pour qui veut bien se donner la peine de chercher, loin des inepties proférées à longueur de journaux télévisés… Inscrivez-vous sur Twitter, j’y ai appris plus de choses en 2 mois qu’en toute une vie de journaux télévisés (ok, elle est facile celle-là, il y’a 20 ans que je n’ai plus la télé…). Continuez aussi à suivre ce blog, j’essaierai de développer plus en détail ce dont je parle ici, dans de futurs billets. Vous pouvez aussi suivre les blogs de Jeff RenaultPierre Lhoste,Paul ItiqueGinfisMeromeSeb MussetErwann GaucherStanislas Jourdan et j’en oublie beaucoup… tous des gens de grande valeur que je ne connaissais pas il y’a 2 mois et que j’ai découverts grâce à Twitter…
  • Nous pouvons lire le hors-série poche n°49 d’Alternatives Economiques, daté d’Avril 2011, très justement intitulé “Et si on changeait tout ?”, qui propose des pistes à la fois utopistes et pragmatiques pour effectivement changer tout le système,
  • Nous pouvons prendre conscience que nous avons été floués depuis des décennies par une oligarchie qui a laissé perdurer ce système vicié, uniquement parce que c’était leur intérêt particulier. Lire à ce sujet l’essai d’Hervé Kempf “L’oligarchie, ça suffit. Vive la démocratie !”, celui d’Emmanuel Todd “Après la démocratie” et “La stratégie du choc” de Naomi Klein,
  • Nous pouvons comprendre comment la création monétaire est devenue une affaire privée alors qu’elle aurait du rester du domaine régalien des Etats. Comprendre aussi que de ce fait, les banques détiennent aujourd’hui le pouvoir sur nos gouvernants, simples pantins réduits à gesticuler dans une tragédie antique dont on pressent la fin peu sympathique,
  • Nous pouvons prendre conscience du pouvoir que nous avons tous. Les Islandais sont en train de construire démocratiquement leur nouvelle Constitution, après avoir dit bruyamment non par deux fois à la question de savoir s’ils devaient payer pour la folie des banksters qui ont ruiné leur pays, laboratoire de l’économie libérale, dévasté par la crise de 2008…
  • Nous pouvons prendre conscience des énormités proférées par Nicolas Sarkozy, incapable qu’il est de comprendre la nature de la crise, et donnant des leçons de bonne gestion alors qu’il a fait passer la dette nationale de 1200 à 1600 milliards d’euros (+33%…) en seulement 4 ans… (seulement 1/3 de cette somme serait due à la crise, les 2/3 à sa politique),
  • Nous pouvons faire pression sur Nicolas Sarkozy, pour qu’il soit enfin à la hauteur de ses responsabilités et fasse du prochain G20 (qu’il préside) une nouvelle conférence de Bretton Woods, afin de remettre à plat l’ensemble des règles qui régissent l’économie mondiale, en particulier en prenant en compte la menace du changement climatique, créée par les dérives de ce système fou,
  • Nous pouvons voter en 2012 pour faire entendre notre voix et réorienter les priorités de la Nation. En particulier, nous pouvons exprimer notre volonté de mettre en place une taxe carbone avec redistribution, pour transférer l’argent depuis ceux qui consomment beaucoup de combustibles fossiles vers tous les autres, seul moyen de se défaire de notre dépendance aux énergies fossiles et ainsi de lutter contre le changement climatique… Vous trouverez aisément sur ce blog à quel programme va ma préférencece n’est pas un hasard si c’est le seul qui a pris la mesure de la finitude du Monde et la nature de la crise systémique…

Si mon analyse vous a semblé un tant soit peu pertinente, vous a permis de comprendre la crise sous un jour nouveau, si vous pensez que ce billet peut faire prendre conscience à d’autres personnes de ce qui est vraiment en train de se passer sous la surface des choses, alors faites passer le message.

Renseignez-vous, lisez les livres dont j’ai parlé, cliquez sur les liens présents dans ce billet et ailleurs dans ce blog. Je ne suis qu’un citoyen ordinaire, je n’ai pas plus de savoir que la moyenne, seulement je suis curieux et je m’informe auprès d’une grande diversité de sources. Faites comme moi…

Participez au débat, faites circuler l’information… Lorsque nous serons assez nombreux à avoir compris la nature du problème, nous aurons une grande partie de la solution !

Un autre monde est possible.

Il suffit de choisir les bonnes priorités. C’est juste une question de volonté politique.

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